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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 00:00

Je pensais en avoir fini avec les histoires d'o quand m'est revenue à la mémoire une perle d'o, illico je vous l'offre : voilà un extrait d'un texte de Pierre Mille, publié dans Le Chat Noir, le 10 mars 1887.

 

.....

Conspuant la vieillotte conception des antiques gâcheurs de rimes, amplification affadie d'un thème en outrées et déclamatoires redondances indigent, le génie himalayesque du jeune Maître ne demande qu'au choc d'un mot – un seul – d'une syllabe même, la fulgurante étincelle qui éveillera chez le lecteur le courant sympathique et isotherme à celui du poète, et l'entraînera à sa suite dans l'infini insondable des vides hypersidéraux.

Voici le joyau, en sa gigantesque simplicité :

 

LES EXTASES

Poème monosyllabe

par

Hayma Beyzar

 

 

Oh !!

 

 

Fin

 

Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de paraphraser la pensée de l'auteur, limpide pour les initiés suffisamment.

Cependant, pour les quelques aveugles de l'autre côté du pont des Arts qui achèteraient ce numéro ..., nous nous faisons un devoir de souligner l'idée d'une glose timide et sommaire.

Dans le vocable générateur, ou mieux communicateur "oh !", on remarque qu'il convient de distinguer :

1° La sonorité, ainsi que le grave bruissement des eaux des lacs, ou la mystérieuse harmonie des mondes, vague et voilée.

2° La couleur, violâtre et effacée, faisant songer aux horizons crépusculaires d'une mélancolique fin d'automne, ou, sous les primes attiédies d'avril, les parfums des grands bois.

3° L'odeur, affinée et délicate, comme de vanille subtilisée, - suaves senteurs de la vierge aux commençantes palpitations de son intimité charnelle émue.

4° L'articulation, douce, tendre, terminée par une quasi-muette expiration, signifiant palpitation, ou presque ressaisi aveu, ravie adoration : - ou forte, rude, avec finale râlante, exprimant la souffrance et réveillant la perturbation anhélante du pneumo-gastrique.

5° Les acceptions immédiates : Prière, - Admiration, - Rêve, - Ivresse, - Elan, - Indifférence, - Doute, - Horripilation, - Souffrance, - Mépris, - Colère, - Reproche, - Horreur, - avec toutes leurs nuances.

6° Les acceptions homonymiques : Eaux, - Haut, - Os ; - d'où envolement vers les cimes, les mers, les fortunes, - retour à l'origine squelettique des organismes.

7° Le sens hermétique ou symbolique ancien :"Ho..", cryptogramme de l'hommuncule ou microcosme – aperçu des mystères alchimiques et biologiques.

8° Le sens symbolique actuel : "O", Ligne de Batignolles –Clichy-Odéon, lanternes rouges, idée apocalyptique de l'oeil monstrueux des civilisations.

9° La notation chimique correspondante : "O", Oxygène, principe inéluctable de la vie organisée.

10° La notation algébrique : "0", zéro, symbole du néant, simple neutralisation de l'Universel, qui y subsiste à l'état d'impérissable germe.

11° Toutes les notions inverses et anti-typiques qui se dégagent, par voie de contraste, des précédentes.

Si l'on analyse, disons-nous, l'ensemble des impressions virtuellement contenues dans le monosyllabe communicateur ; - si l'on songe que de cette articulation naissent invinciblement, par un merveilleux procédé, par un mécanisme d'une admirable simplicité, des images, des sensations, des conceptions infiniment variées, d'une poésie tour à tour hiératique, macabre, tendre, voluptueuse, gourmande, hilare ou philosophique, d'une réalité d'autant plus intense que le sujet les a lui-même créées, sous l'effort d'assimilation que comportait le système brutal de l'affabulation terminologique ; - si l'on se rend compte qu'un mot suffit pour vous faire errer à travers les splendeurs d'un visible univers, rêver aux chaudes blancheurs des ventres spasmodiques des adorées entrevues, aux matités des ors serpentants des chevelures, nous plonger dans l'extase des vins précieux, nous transporter au seuil des impénétrés arcanes de la nature, on est contraint de proclamer qu'on se trouve ici en présence de la plus haute expression de la Poésie ; que l'oeuvre d'Hayma Beyzar est l'hyperesthésie du possible, et l'éperdue intuition de l'impossible, qu'elle réalise enfin la condensation géniale et radieuse de l'UNIVERSEL.

 

Pour paraître prochainement, - Léon Vanier, éditeur :

 

Ah ! (Les Ravissements), un vol. in-32 avec planches.

Eh ! (Les Indignations), d° d°

Hi ! (Les Gaités) d° d°

Hue ! (Les Chevauchées) d° d°

 

 

ooOoo

 

Apostille : les amis d'Achille Talon n'auront aucun mal à imaginer les dessins que le regretté Greg aurait pu réaliser pour illustrer cet article dans son intégralité.  Ah, Greg, tu nous manques !

 

Achille Talon

 

oOo

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Published by Olivier de Vaux - dans MOTS
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commentaires

Ghislain Hammer 10/02/2010 21:38


monosyllabe ! ça me laisse peu d'émotion moi ! Je ne sais pas où se trouve la poésie, peut-être ailleurs, ou plus loin encore...(sourire)


Olivier de Vaux 11/02/2010 06:54


Hi,hi,hi !


claire fo 09/02/2010 14:14


Inspirant ce O
Je songe à changer mon nom pour Claire O (Mais non,c'est Fo)
Merci d'avoir partager ce beau texte.


La Licorne 09/02/2010 11:57


Ah...j'oubliais: le fait que cela ait paru dans le "Chat noir" ajoute au charme de la chose...
(Shalimar serait-il passé par là ?)


Olivier de Vaux 09/02/2010 16:06


Ben, j'suis pas sûr, ou alors, il a fumé la moquette !

http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:vMA_H5i9fvZklM:http://boucherieart.free.fr/serie4/images/chat_noir_peinture_art_contemporain.gif


La Licorne 09/02/2010 11:56


Je suis encore...en extase !
Quelle beauté ! Quel génie dans la simplicité ! Quelle justesse dans le dépouillement des mots !
Merci de nous faire connaître ce chef d'oeuvre !


Tant-Bourrin 09/02/2010 05:22


Remarquable composition poétique d'une rare force lyrique. Le seul poème égalant cette perfection a été écrit par un membre de l'Oulipo (lequel ?) qui avait composé une petite
merveille d'épure parfaite : une seule lettre. Il me semble (mais j'ai une mémoire de poisson rouge) qu'il s'agissait de la lettre T, un lecteur érudit de ce blog pourra ou non confirmer
la chose...

Et j'agrée : Greg nous manque cruellement. Hop ! 


Olivier de Vaux 09/02/2010 15:52


Il doit s'agir de François Le Lionnais . C'est bien le t qu'il avait choisi (il n'aimait pas le k fait). Je me suis laissé dire que Matthew Harris aurait rédigé un commentaire de 5 pages publié
dans l'Anthologie de l'Oulipo, mais comme j'ai une mémoire de petit pois ...