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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 11:31
Beaucoup d'écrivains ont décrit la vie des paysans mais bien peu de paysans l'ont fait eux-mêmes. Aujourd'hui j'ai une folle envie de reproduire un tout petit extrait  d'un livre d'Emile Guillaumin, vrai paysan-écrivain : la vie d'un simple.

"J'allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées, avec une ligne de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette "rue creuse" toujours assombrie et un peu mystérieuse - si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, qui jappait en conscience derrière les brebis fraîchement tondues, pour l'obliger à marcher tout près de moi ; et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
.....
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste et magnifique par beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d'or la verdure sombre ; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux bruyères grises, et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d'été.
Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais ce bain journalier ne m'était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d'en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au ras du sol, sous le couvert des bruyères ; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de ces méchantes ; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi-guéries.
J'emportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore - ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu les croire."

Si vous voulez en savoir plus sur Emile Guillaumin  http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Guillaumin

Petit berger
Il n'y a plus de berger de 7 ans en France. C'est sur le site http://jlbo.blogspot.com que j'ai trouvé cette photo d'un jeune péruvien gardant son troupeau d'alpagas.



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Published by Olivier de Vaux - dans MOTS
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commentaires

Babeth 12/02/2010 12:57



Salut Olivier,
Petite, j'allais chez ma Marraine à Ygrande dans l'Allier, près de Bourbon l'Archambault. C'est la ville natale d'Emile Guillaumin qui y avait son buste dans un carré bordé de chaînes planté de
grands tilleuls, où j'ai appris à faire du vélo. Je n'ai jamais lu La vie d'un simple, mais mon père aimait bcp ce livre.



Andiamo 12/02/2010 10:05


J'aime beaucoup ces romans de la terre, André Chamson, Roger Ferlet, ainsi que J.P Chabrol, ils m'ont à chaque fois transportés. Je ne connaissais pas ce chère Emile... Familier déjà ! Merci.


claire fo 11/02/2010 13:08


Émile Guillaumin ça manquait à ma culture.Merci


paysanheureux 11/02/2010 10:19


Ce livre devrait être étudié à l'école comme d'autres. Sans renier l'importance des philosophes ou autres psychologues, la description de la vie de tous les jours permet de remettre les pendules à
l'heure. Car aujourd'hui, chacun trouve mille raisons de se plaindre, mille objets de reproches, sans se rendre compte de la chance extraordinaire de vivre à une époque du tout plus facile et
accessible... Plutôt que de dénoncer ce que l'on nomme le progrès, on devrait l'utiliser au mieux ! La ruralité pourrait être un lieu de bonheur pour peu que l'on sache utiliser les techniques pour
permettre aux gens de s'y installer et de retrouver les choses simples qui conduisent au bonheur. Parcourir chaque jour un chemin bordé de haies est moins stressant que de plonger pendant des
heures durant dans les entrailles, noires et bruyantes, de la terre pour se rendre au travail en région parisienne...

Mais ce livre n'est pas qu'un poème à la nature. Il décrit aussi les rigueurs de la vie de gens simples à la campagne il y a un siècle. Rigueurs qui pouvaient conduire à la quasi famine, au manque
de soins, à la violence ... Cela permet aussi de mesurer les énormes bienfaits de services que la société a mis en place  au fil des progrès sociaux. Bienfaits qu'il nous fauit préserver à
tout prix, en acceptant de les faire évoluer tout en respectant l'esprit pionnier qui a conduit à leur mise en place ! Les droits sont plus forts quand les devoirs sont remplis... On l'oublit bien
souvent... A l'inverse, le devoir, en particulier de solidarité, est un droit majeur....


Epaminondas 10/02/2010 20:50


Je le savais! Je le savais!
J'étais certaine de lire, ici, un jour, ce genre de texte!

Merci, Olivier, de me remettre Emile Guillaumin en mémoire.