Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 07:00

Masolino, Temptation

La semaine dernière, cherchant en vain un tableau sur lequel on verrait Adam et Eve sans nombril, pour illustrer  Le nombre IL n'existait pas, ce qui eut été raisonnable, je suis tombé sur un charmant petit texte d'Edmond Haraucourt (alias Sire de Chambley), intitulé Adam et Eve , qui fit scandale lors de sa parution.

Tout le monde connait Haraucourt pour son immortel : "partir, c'est mourir un peu" (Le rondel de l'adieu); par contre son Adam et Eve est, comment dirais-je, plus confidentiel. 

 

Adam et Eve


Et tous deux s'étonnaient de tant de différence
Dans les formes du corps et les tons de la peau.
Adam la trouvait belle; Eve le trouvait beau.
Ils se taisaient, mais ils raisonnaient en revanche.
Adam reprit enfin: « Comme vous êtes blanche !
Pourquoi Dieu vous a-t-il mis des cheveux si longs ?
Les miens sont courts et noirs et les vôtres tout blonds
C'est vraiment très joli, ces lourdes tresses blondes ...
Eve :
Vous trouvez?
Adam :
Très joli... Mais ces machines rondes,
Là, sur votre poitrine, à quoi cela sert-il ?
Eve :
Je n'en sais rien. Mais vous, au-dessous du nombril,                                                  
Qu'est-ce que vous portez dans cette touffe noire,                                                      
Sur ce double coussin ?                                                                                               
Adam :                                                                                                                           
Je m'en sers... après boire.                                                                                          
Eve :                                                                                                                            
Seulement ? cela doit vous gêner pour marcher ?
Adam :
Pas trop... on s'habitue.                                                                                              
Eve :
Est-ce qu'on peut toucher ?
Adam :
Si vous le désirez...
Eve :
Je suis si curieuse.
Alors, vous permettez ? »
Eve blanche et rieuse,
Avança doucement ses petits doigts rosés,
Puis, s'arrêtant soudain : « Je n'ose pas !
Adam :
Osez!
Est-ce qu'il vous fait peur ?
Eve :
Peur? Oh ! non : je suis brave.
Tiens ! c'est tout rouge au bout. On dirait une rave.
C'est pour le protéger, sans doute, cette peau ?
Ce n'est pas laid du tout.
Adam :
Oh... ce n'est pas très beau.
Eve :
Mais si : c'est très gentil. »
Et les mignons doigts roses
Allaient, couraient, venaient, faisaient de courtes poses,
Comme des papillons voltigeant sur des fleurs.
« Oh mais, regardez donc. Il a pris des couleurs.
Comme c'est drôle! Il est plus grand que tout à l'heure.
Il se dresse, il frémit. Ciel ! une larme : il pleure ! »
Eve essuya la larme à ses cheveux dorés.
Eve :
« Il pleure, il pleure encore ! Est-ce que vous souffrez ?
Adam :
Au contraire.
Eve :
Oh, monsieur Adam ! il est énorme,
Maintenant ! il n'a plus du tout la même forme.
C'est très raide et très dur ... A quoi peut-il servir ? »
Adam lui repondit, dans un profond soupir :
« Est-ce que vous croyez qu'il sert à quelque chose ?
Eve :
Je n'en suis pas très sûre : au moins, je le suppose.
Vous m'avez dit tantôt: « Dieu fait bien ce qu'il fait. »
Toute chose a son but si ce monde est parfait.
Adam :
Oui, si Dieu m'avait dit ce qu'il veut que j'en fasse
De ce... Mais vous, comment ?
Eve :
Moi, je n'ai que la place.
C'est peut-être un oubli : Voyez.
Adam :
Je ne vois rien.
Eve :
Non, pas là, maladroit ! Ici... regardez bien.
Adam :
C'est juste ! On vous a même arraché la racine !
La fosse est toute fraîche ... Est-ce que la voisine
Communique ?... Pour voir, si j'y mettais mon doigt ?
Eve :
Mettez ce qu'il faudra.
Adam :
Diable ! C'est bien étroit ! »
Il glissa sous la femme une main caressante ...
Eve bondit, l'œil clos, la croupe frémissante,
Les seins tendus, les poings crispés dans ses cheveux
Tout son être frémit d'un long frisson nerveux.
Et le soupir mourut entre ses dents serrées.
« Encore » ! Elle entrouvrit ses deux cuisses cambrées,
Et le premier puceau vint tomber dans ses bras!
« Encore ! Cherche encore ! Oui. Tant que tu voudras. »
Comme il croisait ses mains sous deux épaules blanches
Adam sentit deux pieds se croiser sur ses hanches.
Leurs membres innocents s'enlaçaient, s'emmêlaient.
S'ils avaient pu savoir, au moins, ce qu'ils voulaient:
Ô pucelage ! Alors, presque sans le comprendre,
Tous deux en même temps, d'une voix faible en tendre,
Murmurèrent: « Je t'aime. » Et le premier baiser
Vint, en papillonnant, en riant, se poser
Et chanter doucement sur leurs lèvres unies.
Dieu, pour les ignorants, créa deux bons génies:
L'instinct et le hasard. Or, au bout d'un instant,
Eve avait deviné ce qui l'intriguait tant.
Avez-vous jamais vu le serpent que l'on chasse ?
De droite à gauche, errant, affolé, tête basse,
En avant, en arrière, il va sans savoir où.
Il s'élance; il recule, il cherche; il veut un trou,
Un asile où cacher sa fureur écumante.
Il cherche: il ne voit rien, et son angoisse augmente.
Mais, lorsqu'il aperçoit l'abri qu'il a rêvé,
Il entre et ne sort plus. Adam avait trouvé !
Un cri, puis des soupirs: l'homme a compris la femme.
Les deux corps enlacés semblaient n'avoir qu'une âme.
Il se serraient, il se tordaient, ils bondissaient.
Les chairs en feu frottaient les chairs, s'électrisaient.
Les veines se gonflaient. Les langues acérées
Cherchaient une morsure entre les dents serrées,
Des nerfs tendus en fous, des muscles contractés,
Des élans furieux, des bonds de volupté...
Plus fort ! Plus vite ! Enfin, c'est la suprême éteinte,
Le frisson convulsif ...
Eve alanguie, éteinte,
Se pâme en un soupir et fléchit sur ses reins !
Ses yeux cherchent le ciel ; son cœur bat sous ses seins.
Son beau corps souple, frêle, et blanc comme la neige,
S'arrondit, s'abandonne au bras qui la protège.
Adam, heureux et las, se couche à son côté.
Puis, tous deux, lourds, le sein doucement agité
Comme s'ils écoutaient de tendres harmonies,
Rêvent, dans la langueur des voluptés finies.
Mais Eve: « Dieu, vois-tu, ne fait rien sans raisons,
Dieu fait bien ce qu'il fait ... Viens là ! Recommençons ... »

Mais Edmond Haraucourt , poète et romancier français, également compositeur, parolier, journaliste, auteur dramatique et conservateur de musée, outre cette oeuvre de jeunesse (il avait 26 ans lorsqu'il a publié "La Légende des sexes, poèmes hystériques et profanes") a aussi écrit  entre autres choses, un bien joli poème intitulé "Les plus beaux vers" qui mérite d'être connu ; je le reproduis ci-dessous.

 

Les plus beaux vers sont ceux qu’on n’écrira jamais,
Fleurs de rêves dont l’âme a respiré l’arôme,
Lueurs d’un infini, sourires d’un fantôme,
Voix de plaine que l’on entend sur les sommets.

L’intraduisible espace est hanté de poèmes
Mystérieux exil, Eden, jardin sacré
Où le péché de l’art n’a jamais pénétré
Mais que tu pourras voir quelque jour, si tu m’aimes.

Quelque soir où l’amour fondra nos deux esprits,
En silence, dans un silence qui se pâme
Viens pencher longuement ton âme sur mon âme
Pour y lire les vers que je n’ai pas écrits...

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Olivier de Vaux - dans TEXTES
commenter cet article

commentaires

hauteclaire 23/06/2010 01:13



Une bien jolie Genèse revisitée, entre sensualité et innocence, et une bonne dose d'espièglerie.


Le poème est bien différent et d'une grande beauté.
Merci pour cette découverte, en ce qui me concerne..


Amitiés



Olivier de Vaux 23/06/2010 08:39



Un jour sans découverte, pour moi, c'est un jour perdu !


Amitiés


 


 



Carlus 22/06/2010 19:17



Quel charmant texte ! Merci de nous l'avoir fait découvrir



Olivier de Vaux 22/06/2010 19:54



A charge de revanche, espère-je  !



jill bill 22/06/2010 10:54



Extra ! L'imagination nichée au paradis, Adam et Eve grands enfants tout à leur découverte charnelle... Que du bonheur, que du plaisir... Bonne journée à vous signé JB



Olivier de Vaux 22/06/2010 14:54



Comme toi, je trouve qu'Edmond a été fort inspiré ; en son temps son poème était scandaleux, de nos jours il est charmant !


 



india 21/06/2010 08:29



Haraucourt, voyageur intergalactique, avait découvert cette voie mytérieuse qui mène à l'infini. Ses plus beaux vers n'en laissent aucun doute



Olivier de Vaux 21/06/2010 13:50



Probablement. Bonne journée India !


 



Hélène, le-calame-et-la-plume. 20/06/2010 01:53



Certains ne reviendront pas, d'autres n'ont plus le temps pour écrire...


Tu as raison, Olivier, et c'est dommage...



Olivier de Vaux 20/06/2010 07:45



D'autres alors arriveront, il nous faut l'espérer, ils trouveront le temps et s'enivreront de mots, à leur tour, pour notre plus grand plaisir.