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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 00:00

 

 

Elisee ReclusEncore un homme du XIXè siècle pour lequel j'ai une profonde admiration, Elisée Reclus, géographe, anarchiste et poète. De lui, je n'ai pas lu son ouvrage majeur, la "Nouvelle Géographie Universelle" en 19 volumes, mais deux petits livres magnifiques Histoire d'un ruisseau et Histoire d'une montagne. Il n'a pas le style de Julien Gracq, lui aussi géographe, mais il y a dans ces deux textes un amour de la terre et une poésie incomparables.

 

 

Voilà le début du texte, à vous de juger si cet homme est un géographe ordinaire :

 

"L'histoire d'un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l'histoire de l'infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l'argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l'hydrogène et de l'oxygène, puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces éléments primitifs. Tous les agents de l'atmosphère et de l'espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible ; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.

Toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons à la suivre dans ses détours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu'à son mélange avec l'eau du grand fleuve ou de l'océan. Faibles comme nous le sommes, nous tâchons de mesurer la nature à notre taille ; chacun des phénomènes se résume pour nous en un petit nombre d'impressions que nous avons ressenties. Qu'est le ruisseau, sinon le site gracieux où nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombrage des trembles, où nous avons vu se balancer ses herbes serpentines et frémir les joncs de ses îlots ? La berge fleurie où nous aimions à nous étendre au soleil en rêvant de liberté, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous suivions à pas lents en regardant le fil de l'eau, l'angle du rocher d'où la masse unie plonge en cascade et se brise en écume, la source bouillonnante, voilà ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte.

La source surtout, l'endroit où le filet d'eau, caché jusque-là, se montre soudain, voilà le lieu charmant vers lequel on se sent invinciblement attiré. Que la fontaine semble dormir dans une prairie comme une simple flaque entre les joncs, qu'elle bouillonne dans le sable en jonglant avec les paillettes de quartz ou de mica, qui montent, descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin, qu'elle jaillisse modestement entre deux pierres, à l'ombre discrète des grands arbres, ou bien qu'elle s'élève avec bruit d'une fissure de la roche, comment ne pas se sentir fasciné par cette eau qui vient d'échapper à l'obscurité et reflète si gaiement la lumière ? En jouissant nous-mêmes du tableau ravissant de la source, il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d'autres hommes de toute race de tout climat ont vu dans les fontaines des "yeux" par lesquels les êtres enfermés dans les roches ténébreuses viennent un moment contempler l'espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d'herbes, les roseaux qui se balancent ; elle reflète la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrés d'une mystérieuse tendresse.

De tout temps la transparence de la source fut le symbole de la pureté morale ; dans la poésie de tous les peuples, l'innocence est comparée au clair regard des fontaines, et le souvenir de cette image, transmis de siècle en siècle, est devenu pour nous un attrait de plus."


Outre le désormais inévitable lien vers Wikipédia, je vous recommande très chaudement un article du monde diplomatique consacré à Elisée Reclus. http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/PELLETIER/16638


http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lis%C3%A9e_Reclus

 

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Published by Olivier de Vaux - dans MOTS
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commentaires

paysanheureux 19/02/2010 08:07


En toute chose, il faut partir de la source pour couler !


Saoul fifre 16/02/2010 12:58


Je suis très fier (même si je n'y ai aucun mérite) d'avoir passé trois années dans le lycée Elysée Reclus de Ste Foy la grande, tu penses, un lycée au nom d'anarchiste ?

Cette vision du ruisseau est claire et bouillonnante !


Lôlà 15/02/2010 18:52


Un grand homme dont Lacoste, non moins grand, parlesouvent.
Je l'avais découvert grâce à un ami chercheur en géopolitique et anarchiste ! Tout un programme !


Olivier de Vaux 15/02/2010 19:25


Merci de m'avoir branché sur Yves Lacoste.


croukougnouche 15/02/2010 15:43


absolument inconnu... c'est bien de nous ouvrir ainsi des portes....merci!!


Olivier de Vaux 15/02/2010 19:10


Je crois que nous nous ouvrons tous, mutuellement, des portes qui nous permettent d'aller voir ailleurs et des fenêtres pour nous envoler parfois très loin.


claire fo 15/02/2010 13:29


Les scientifiques savaient bien parler en ces temps-là,avec intelligence et coeur!M. Élisée,vous êtes élu l'amoureux de la nature du jour et je n'ai qu'une idée,me trouver un ruisseau et y être
reclus(e) pour le reste de la journée. 


Olivier de Vaux 15/02/2010 19:30


Enfin Claire Fo accepte d'être un peu fontaine, aujourd'hui !